EVROS
E  V  R  Y  V  I  A  D  I  S
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    Evros Evriviadis
           Sites et lieux de familiarité

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«Faudra-t-il à nouveau goûter le fruit de l’Arbre de la Connaissance pour revenir à l’âge de l’innocence ?»
«A vrai dire, ce serait là le dernier chapitre de l’histoire du monde»  

Heinrich von Kleist  «Les Marionnettes»

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J’évoque le souvenir de ma visite dans l’atelier d’Evros Evryviadis ainsi que dans les autres espaces de sa propriété où ses assemblages sont exposés à un usage privé.

Matériaux hétéroclites, objets d’usage courant, pièces façonnées, fragments d’outils, jouets en plastique, petits objets de la culture pop de masse,  funny animals, petits récipients en porcelaine, objets décoratifs, répliques à échelle réduite de célèbres statues d’Aphrodite, tissus, métaux, polyester, bois, plastique, plâtre, porcelaine, corde. 

Matériaux sans valeur qui se prêtent à la réalisation de subtils détournements dans l’espace et à d’étranges combinaisons qui explorent des lieux de mémoire et de perception, avec toujours cette exigence fondamentale d’un traitement alliant soin et finesse.

Une exploration à travers des x-treme games et un travail de précision dans des assemblages osés de  ready-mades. Juxtapositions - appositions, confrontations - oppositions, un univers composé de petites unités, un simple divertissement et une osmose entre Haut et Bas, chargé d’une aura transcendant l’éphémère.

Une œuvre qui impose au spectateur de s’y confronter, mais aussi de laisser son regard s’y égarer. Une stratégie au service d’un processus et d’une organisation tactique, comme dans des gisements culturels où des formes et des modes sont choisies parmi un vaste champ de référents, de systèmes et de corrélations multiples.

Œuvres d’art en phase d’élaboration ou prêtes à être présentées et exposées, un décor d’histoires articulées, tantôt évoquant des contes, tantôt baignées dans un climat littéralement futuriste  avec une disposition au surréalisme, propre à rendre la perfection conceptuelle pop avec toute la paranoïa ou la sophistication artistique attendue.

Les formes et les modes de traitement de l’œuvre d’art manifestent avant tout les intentions subjectives du créateur lui-même, alors que dans le même temps ils déterminent la manière dont chaque époque définit son expression esthétique.

Un siècle après les avancées libératrices du dadaïsme et la poétique des objets surréalistes, il est évident que les chemins tracés par les pratiques modernes et modernistes dictent un même message, celui de l’indépendance de l’esprit dans tout processus créatif, sous-tendu par une disposition au jeu, à l’humour et à une logique déconstructiviste. Ainsi, quand bien même les variantes de l’absurde et des renversements  inattendus seraient soumises aux nécessités de l’espace, rien n’indique que l’authentique soit dépendant de la réutilisation des formes existantes et que les objets culturels, dépouillés de leur cadre originel, soient en mesure de  se transformer de manière créatrice en un spectacle tout à la fois attirant et intriguant.

La persévérance caractéristique d’Evros Evryviadis à faire appel de manière imaginative et joueuse à un bric-à-brac d’objets et de souvenirs révèle une grande part de son talent. Ce recours à des gestuelles exigeantes trace ainsi un chemin original. Et si l’artiste est semblable à un enfant emporté par un jeu d’assemblage de matériaux hétéroclites, il renvoie consciemment à l’allégorie du jeu, permettant une réévaluation des valeurs qui définissent ou rehaussent les qualités esthétiques. L’empreinte de la pensée de l’enfant se métamorphose en création manuelle chez l’adulte.

En examinant longuement et attentivement les objets/assemblages, les minuscules microcosmes qui produisent des narrations imaginaires et successives, j’ai couché sur le papier les premières pensées qui me sont spontanément venues à l’esprit.

Les objets/assemblages d’Evros Evryviadis constituent une création ambiguë, hybride et en même temps iconoclaste, marquée par de solides éléments du grotesque et d’un curieux et absurde érotisme entre genres homogènes et hétérogènes. Il s’agit d’entités autonomes qui semblent prendre plaisir par une sorte de convention cohésive à composer des unités ou même des ensembles organiques dans leur sphère créatrice.

Il semble que nous nous trouvions parfois devant des éléments doués d’une séduction indistincte, d’une sorte de charme naturel, de ce «quelque chose» d’indéfinissable.

Ce sont souvent des impressions nées de l’effet de surprise ou plutôt de ce qui féconde les «grandes beautés» et qui, bien qu’extrait du familier, voire même du banal, entre ensuite dans le domaine de l’étrange, du curieux et en même temps du merveilleux.

Des liaisons et des connexions imprévisibles, des détails minutieux et exagérés où la proportion et l’échelle varient, libèrent des narrations singulières où se résume de manière emblématique le dilemme entre retour à l’enfance ou accès à l’âge adulte, dans l’art mais aussi dans la vie.

Comme des montages surréalistes sur des piédestaux, élaborés dans l’étude et le savoir – partie prenante de la proposition artistique d’ensemble – les art-works sui generis d’Evros Evryviadis constituent des sites, des mythes et des ambitions, des reformations et des combinaisons, des espaces immobiles toujours fidèles à leur propre instantané. Des bibelots utopiques, des objets destinés au plaisir esthétique de l’adulte. Une esthétique pop fortement marquée par le familier et en même temps mâtinée d’inconnu et d’étrange. Montages de jouets ou de farces improvisés en une combinaison de psychanalyse freudienne et d’interprétation des rêves qui se nouent avec les errances presque hallucinatoires de l’artiste comme celle d’un petit Nemo aux appareillages élaborés qui revendiquent toutefois le même sérieux dans leur lecture que l’art officiel du chevalet. Avec la dernière unité d’œuvres, Evros Evryviadis semble, avec un style manuel très personnel, fabriquer des versions scénographiques en mutation permanente, nous amenant ainsi à une appropriation de l’utopie et à des interprétations éveillant et libérant la pensée.

 

Forteresses, pièges à souris ou chaussures de femmes piégées

Charrettes comme des épitaphes.

Réceptacles/jardins où fleurissent des plumes.

Des arches de Noé surélevées dans lesquelles de petits chevaux blancs parlent affectueusement.

Un grand talisman, tout à la fois  mandala et cible.

Un espace/bateau paradisiaque qui transporte la déesse

Totems dressés d’Aphrodite** aux ornements variés de petits animaux, soldats de plomb, perles, tresses, plumes ou ex-voto.

Des petites calèches exhibant le triomphe d’Aphrodite chargée de fleurs et de fruits, en Vénus Flora ou en allégorie du Printemps.

Une savane en brosses jaunes au poil dur qui s’offrent à une promenade insouciante d’Aphrodite .

Aphrodite au pays du Nil, aux poules aux œufs d’or et aux dindes, fétiches de la fécondité.

Gâteaux d’offrandes avec des Aphrodite volantes.

Une Aphrodite adorée, protégée par des petits soldats de plomb, drapée dans une cravate fleurie mauve-dorée.

Une Aphrodite bâillonnée et enchaînée et une autre en bronze qu’effleurent des mains guéries ou guérisseuses. Aphrodite Chaironeia et d’autres encore, tant d’autres… toutes au service du Beau, dans un univers familier et au-delà en majesté.

Une mythologie visuelle qui fait appel à des symboles et des codes archétypaux permettant de libérer l’expérience personnelle du créateur.

Assemblages comme de minutieuses et successives références à soi, réintégrés dans des ensembles narratifs qui s’enchaînent et qui offrent généreusement au spectateur des possibilités uniques de lecture des notions du jeu, de la mémoire et de sa représentation, de l’élaboration onirique des mythes avec pour objet la mise en valeur des allégories de la Beauté et/ou du Beau.

Manipulations ironiques qui décèlent et enregistrent la transformation des signifiants par rapport au concept de l’image, les modes d’observation, ainsi que l’aventure de l’errance dans le monde artificiel des tableaux vivants.

De même que des tentatives de travestissement et des apparences de mobilisation de la mémoire. Et enfin des dispositions poétiques dans le commentaire des instants passés ou présent, tout cela comme un patchwork imaginatif, expressif et original qui trahit une persévérance dans la quête de l’identité. Une tentative pour adapter un tempérament artistique qui trouve refuge dans la pratique de quelques valeurs stables et éternelles : ce qui relève du corps, des sens et de la nature, en une proposition indirecte et allusive.

Evros Evryviadis est-il en fin de compte romantique ou rêveur? Ironique ou critique? Je dirais plutôt incitatif, comme s’il confessait «Laissez-vous emporter par la joie éphémère du jeu. Il est vain d’édifier des tombeaux…» ou même «Couvrez Aphrodite qui a émergé nue de l’écume», non pas bien sûr avec les vêtements conventionnels d’une maîtresse de maison mais avec tout ce qui est à la disposition d’un créateur de formes, du prêt-à-porter aux combinaisons imaginaires, bricolant et jouant en fin de compte dans une aventure spirituelle et sentimentale exaltante, et nous invitant à entrer dans l’univers des jeux qu’il a lui-même créé.

Thaleia Stéfanidou, Historienne et critique d’art, Commissaire d’exposition

Juin 2011

 

** Note: Parmi les représentations les plus connues d’Aphrodite, on compte celle dite de Cnidos, reproduction romaine d’une œuvre de Praxitèle, la Vénus de Milo, la Naissance de Vénus de Boticelli, la Vénus d’Urbin du Titien et l’Olympia de Manet. Aucune ne peut toutefois rivaliser avec l’Aphrodite invisible sur le site de sa naissance à Petra tou Romiou, à Chypre.

* Traduit par Jean Marie Verlet

 

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