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     L’époque de l’évocation

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«Il parlait une autre langue,
le dialecte singulier d’une ville, désormais oubliée,
dont il était d’ailleurs le seul nostalgique»

L’Amant 
Nikos Engonopoulos

 

L’époque de l’évocation

Le récit autobiographique a toujours obéi à l’exigence du paraître vrai. La sincérité sans fard de toute forme de discours aux accents de confidence, de même que de tout autre mode d’expression est considérée comme un principe suprême et intangible. Evros Evriviadis vise dans son œuvre à témoigner du fait vécu, et non pas de la vérité de sa représentation. Sans que rien ne reste en suspens entre l’écriture et la transcription de la vie, opposé au démembrement désordonné de l’imaginaire, l’artiste compose ou plutôt reconstitue l’espace de la mémoire, invoquant des principes et des valeurs sociales fondamentales. Il traite de l’idée d’une vaste mémoire située dans la sphère du passé, en tant que vécu enregistré, invoqué et remodelé dans la sphère du présent, comme acceptation de toute vérité et la propose comme processus de visualisation et d’aspiration du futur.

Evriviadis tente sur un mode original et dans un style très personnel de cartographier le domaine du familier mais aussi l’espace urbain élargi. Il dévoile sa base émotive, évoquant des données et des savoirs capables de délimiter ces sphères temporelles. Les notions d’intérieur et d’extérieur, dans une dialectique du familier et de l’inconnu, se rencontrent et s’opposent, obéissant à une méthodologie où s’impose l’alternance de la conjonction et de l’opposition. Ainsi le témoignage de l’intérieur et de l’extérieur, comme idiome de cohésion, constitue ce que l’on pourrait aisément appeler le souvenir émotionnel. Les œuvres Le canapé rouge, Chambre avec vue et Notre-Dame –de-la-Garde de 2007, ainsi que l’œuvre Ulysse n’est jamais revenu, un an plus tard, tentent de fixer une vérité commune qui veut que la vie soit bouleversée par la frontière entre l’intérieur et l’extérieur. L’artiste interprète ce trouble comme un exotisme métaphysique où couleurs, odeurs et essences sont mobilisées pour effacer toute peur du vide et élever la plénitude comme principal idiome ontologique des œuvres. Ainsi un dessin en couleurs, impérieux, encadre et piège en même temps les formes, domine et tyrannise presque la surface peinte. La mémoire, ou plutôt l’image de la mémoire, dans les œuvres d’Evriviadis se soumet au principe de la plénitude et le sert.

Les mêmes principes dans le dessin et la peinture régissent les autres unités thématiques. Parmi les natures mortes, je distingue, entre autres, Hydragea avec un chat bleu et Nature morte anisée. Dans la série avec les chats, je relève les œuvres Autoportrait avec deux chats de 2007, Danoises, ainsi que Les belles au Bois dormant de 2008. L’espace et les entités animées et inanimées qu’accueillent ces œuvres témoignent d’un régime inébranlable de représentation de la mémoire. L’artiste semble faire sienne la phrase du poète Nikolaos Kalas «Tel est l’appel de cette époque, que rien ne se perde»(2). Les œuvres surgissent d’une constellation de données et composent des positions et des oppositions familières. Des objets usuels sont disposés et se heurtent parfois dans l’espace, mettant en pratique un encombrement volontaire. Ailleurs ils s’étalent, se multiplient, s’enchevêtrent, avant de finir en un gigantisme spontané. La densité des couleurs et des dessins des œuvres, permet la mise en scène de la surface antérieure ou du fond, de la forme fluide ou sévèrement structurée, de l’opposition du motif géométrique et libre.

Thé dansant, de même que les autres œuvres de l’unité sous le titre «Festivités», constitue un processus clair et sans artifice d’évocation de la mémoire. Dans les œuvres Le caniche rose, les Dames de la Scala, Bal masqué  et Jeux interdits, réalisées au cours de la même période que les œuvres précédemment citées, l’actuel et l’inactuel acquièrent une identité commune. Avec la densité inestimable de l’expressif, l’ampleur énigmatique de la pensée, la réflexion insoumise, les œuvres réfléchissent la conscience, miroir privé. Evryviadis se raconte d’une voix semblable à celle de Vladimir Nabokov dans Autres rivages, autobiographie(3). Il refuse, au prix d’un quelconque soulagement personnel ou d’une vengeance suspendue, d’insulter les défunts ou de provoquer l’exaspération des vivants. Avec une grande sûreté de jugement dans la confession, il articule son propre discours éthique. Le site et le temps, sphères vécues dans leur matérialité et davantage dans leur mutation  mentale, constituent par excellence des espaces d’accueil du souvenir de soi.

L’œuvre, chaque œuvre, d’Evryviadis, obéit au principe de l’évocation. Chacune d’entre elles constitue pour l’artiste une nouvelle rencontre avec la profondeur de son moi. La mémoire s’impose comme narratrice. En réponse à l’affirmation de Kostis Papagiorgis(4) qui veut que la mémoire ne règne que sur ce qui est perdu, Evryviadis avance une hypothèse moins réductrice et absolue. Il ne s’efforce pas seulement de reconquérir ce qui est perdu, mais de redonner forme au figé, de lui rendre enfin la vie.

Dr. Savvas Christodoulidis
Professeur- assistant à la Section d’Architecture, des Beaux-arts Appliqués de l’université Frédéric, de Nicosie
Nicosie, mars 2009

 

1. Nikos Engenopoulos, Poiimata, Athènes, éd. Ikaros, 2004, p. 302
2. Nikolaos Kalas, Odos Nikita Rantou, Athènes, éd. Ikaros, 2007, p. 73
3. Vladimir Nobokov, Autres Rivages, autobiographie, Folio Gallimard
4. Kostis Papagiogis, Peri mnimis, Athènes, éd. Kastaniotis, 2008, p. 101

 

* Traduit par Jean Marie Verlet

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